Aussi détendue de la vie que je suis, je fus obligée de courir sous la pluie pour fermer le minuscule
espace de la fenêtre que j'avais laissé ouverte dans ma Coupine Cwingo. Huit heures du matin.
Je me suis rendormie aussi sec, pour rêver d'une sorcière rabougrie, j'étais Blanche Neige
dans un château, y'avait des feuilles d'automne plein le chemin, je ne pouvais m'échapper,
elle voulait me faire bouffer une pomme et me griffer les cuisses. Je lis trop.
J'étais stupéfaite de la charge de travail abattue en si peu de temps, presque fière de moi.
J'ai eu des dispositions à l'école, il fut un temps, j'allais vite, j'étais forte, j'ai arrêté de bosser.
Et malgré ma féniantise et mon jem'enfoutisme, je peux encore être capable de bosser dans l'urgence, intensément, en regardant Gossip Girl.
"Your one and only source into the scandalous life of Manhattan's elite".
Un jour je serai le meilleur dresseur
Je me battrai sans répit
Je ferai tout pour être vainqueur
Et gagner les défis
Je parcourrai la terre entière
Traquant avec espoir
Les pokémon et leurs mystères
Le secret de leurs pouvoirs
Je suis obligée de m'occuper de mes cheveux, c'est de la paille brûlée. J'en ai honte.
J'en ai marre de ma frange. Marre de me faire les ongles. Marre des réactions de ma peau.
Plus je fais du sport et plus je remarque mes défauts, mon bassin décalé,
mes os qui roulent pas ensemble au même moment, ma hanche pas droite,
mon genou qui fait mal et se bloque, ma cheville raide, mes coudes aigüs, mes bras tordus,
mes épaules difformes, mes omoplates sorties, mon cul en cube avec mes hanches,
ma frange incoiffable, mes épis, ma nuque énorme, mon cou de diplodocus,
mon cul qui tombe, mon aine qui ressort, mes pieds presque plats. Mais quelle souplesse!
Je me suis replongée dans Mesmerize, lui seul sait à quel point j'ai adoré cet album.
Ca me rappelle la chaleur du moins de juin, notre baccalauréat dans les mêmes salles,
le lycée militaire d'Aix en Provence, et "Old School Hollywood" qui sortait d'une chambre,
notre épreuve de Maths où aucun de nous trois n'a réussi à dépasser un 5/20.
Manu me souriait, l'air indestructible. Blub faisait des smiles, l'air confiante.
J'étais invulnérable, entourée de ceux que j'aimais. Il faisait chaud, si chaud. Si beau.
Le cours Mirabeau, les feuilles étaient vertes, le soleil sur les terrasses. J'étais amoureuse.
Les heures passées dans le bus en écoutant Mesmerize. J'ai écouté Hypnotize sans lui.
Des jours comme celui là, à avoir tant et tant mal au ventre que j'en viens à regretter,
j'en viens à tout regretter tellement ça me fait mal à l'intérieur.
"Et si ... Pour Noël... Je t'achetais... UN HELICOPTERE !!!!" Oh ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii!!!!!
Le pauvre vieux des cheveux blancs.
C'est cette complicité qui nous fait pleurer de rire sans même s'être encore réveillés.
Je me croyais invicible sur la petite route de Rougiers.
Je frissonne au moindre choc, maintenant, je deviens une buse, j'ai plus confiance.
J'ai pas confiance en ma voiture parce que je la connais que trop bien.
Je suis très vulgaire comme nana. Faut il que je me soigne? Je ne sais pas.
J'aspire vraiment à me comporter comme je suis. Enfin, comme j'ai envie.
Normal de se calmer en société, normal le mûrissement d'un fruit déjà amer et blet.
J'ai cette déformation de l'oeil dès qu'il apparait une nouvelle campagne de pub.
Je sais que c'est un peu perdu d'avance, mais que voulez-vous, la fougue,
la passion et l'espoir de la jeunesse, comme un cheval qui se cabre;
je n'arrête pas de rêver d'Ayla, et dans mes songes, il me protège enfin.
"Mmm... Mais l'hélicoptère, c'est pour un garçon de quel âge? Ah... 41 ans... D'accord, je vois."
Je me charcute en permanence, et maintenant, j'ai un maillot une pièce. J'ai pas grandi.
J'ai autant de poitrine que quand j'avais neuf ans, mes marques de bronzage, l'été.
"Mais viens, tu vas rencontrer ma mère et ma soeur!!" L'angoisse.
J'imagine pas Couette-Couette en visite à E., même pour quelques heures. Et pourtant...
Demain, je fais un chèque de 5900 euros, ça m'fait déjà mal à l'aorte, rien que d'y penser.
Ma mère a pitié de moi, elle me fait à manger, elle me fait des courses, des sandwichs.
On survit. On s'achète plus rien, on vit, juste. Les cadeaux n'en sont que plus savoureux.
Je regretterai limite mes dix-huit ans, où l'argent n'était (presque) pas un problème,
j'avais pas d'autorisation de découvert, j'pouvais m'acheter des sandwichs tous les midis,
j'pouvais même aller faire les boutiques avec Mariak, m'acheter des culottes, des chaussettes,
j'avais juste à penser à l'amour perdu, j'pouvais réfléchir à comment faire craquer l'Homme sans Coeur.
Il est loin ce temps, j'avais pas le permis, j'avais pas Couette, j'étais presque libre, le Perrimonde,
Couette-Couette n'avait pas encore besoin de cortisone matin, soir, et nuit.
Parfois, j'ai l'impression de m'enliser dans la merde.
Alors je suis juste un peu soulagée quand j'arrive à régler un problème.
Mais y'aura pas de tout ça. Bon, je préfère ne rien dire.
Le cadeau va rester bien au frais dans ma voiture, en attendant des jours meilleurs.
Je me sens pas à ma place. Je les observe. Je suis plus dans leurs délires, transparente.
Ma faute? Peut-être un peu. Je les trouve tous hypocrites. J'aime passer du temps à regarder ma classe.
La plupart sont des individus pourris gâtés par leurs parents, ils se croient créatifs, mais formatés,
ils sont rompus aux écoles de commerce, papa et maman paient pour qu'ils se bourrent la gueule,
certains se mettent en retrait quand ils savourent leur café-clope à la pause. Ferment les yeux.
Je suis assise sur un banc, mes lunettes de soleil vissées sur mon crâne, je souffle ma fumée, en silence.
Je regarde ceux qui se sentent l'âme d'un leader. Ils parlent très fort, font de grands gestes.
Avant, c'était moi, ridicule aux yeux de certains, indispensable aux yeux des autres.
Je dois lutter pour me lever le matin. J'ai ce poids, là, j'ai pas le coeur léger.
Je ne trouve pas de raison essentielle qui me mettrait de bonne humeur.
Qui me donnerait envie de venir partager l'apprentissage d'un cours de marketing.
Alors je me force, je le fais pour moi, et puis j'oublie tout et je finis sur facebook.
Je me sens brebie galleuse.
J'ai tellement de choses à régler que je ne sais par quoi commencer.
C'est comme si on m'avait tapé sur les cuisses avec un marteau, j'ai du mal à marcher, les courbatures.
J'ai laissé le cadeau de Py dans la voiture. J'étais abattue.
Je souhaite juste qu'il me rende heureuse, un peu.
Je me sens cogner contre des étendues de murs, les uns après les autres.
J'ai besoin de souffler, de m'évader, de rire, de vivre. Je n'y arrive pas.
Plus j'observe les codes comportementaux et sociaux et plus je suis dégoûtée.
Nous ne sommes vraiment que de la merde. A espérer l'illusion, croire en l'impossible.
Mentir, manipuler, duper, tromper, raisonner, recommencer. Tout est dû aux E-médiens.
Ils sont jeunes et ne se regardent pas trahir le monde. Je pensais être pareille.
Je suis loin d'être une fille bien, la première à souffrir de cette solitude forcée.
Au milieu de la foule, fondue dans la masse, je me sens très seule.
J'ai besoin d'être vue par mes copains, je crois que je vais rester un peu sur Nans.
Il faut que j'existe.
J'ai encore le temps d'errer sans but, et quand je me regarde dans la glace, mon reflet bouffi et cerné,
je me trouve anormalement grosse et je deviens cinglée.
Je ne sais pas quelle drogue sniffer pour me sentir mieux.
Besoin de bras réconfortants, de mains sur mon corps, de tendresse, de me sentir jolie.
Aux yeux de quelqu'un de particulier qui n'a pas le temps, et je le sais.
Je le comprends, je le ressens, ça se devine, ça se dessine, tout se transforme.
Il est bien plus facile de ne pas savoir où aller quand ça va mal.
J'ai vu Rémy s'avancer et m'éviter, il boitait, j'étais frappée par le choc sur son visage,
il se payait dix années supplémentaires en deux mois. J'aurais voulu lui dire bonjour.
A défaut de lui pardonner, à défaut d'être gentille et attentionnée.
Alors je me suis noyée de café et de paroles, avec Yohan, comme d'habitude.
"Yo, je pense que tu dois me trouver très moche, tu es mon seul pote sans ambiguité."
On s'est goinfrés de tapas, j'étais bien au milieu de mes mecs et Mon mec, sa main sur mon genou.
Ce soir, j'ai froid, je vais essayer de retrouver des Lexomil.
Y'avait pas de Lexomil. C'était pourtant bon de m'endormir aussi vite.
Py m'a enfin fait le vier que j'attendais depuis si longtemps pour la bague de Manu.
J'ai eu l'impression d'avoir un mec normal, ça m'a fait plaisir.
Et cet abruti croit qu'il compte autant pour moi qu'a pu compter Rémy ou un autre.
Desfois, j'me dis qu'il a rien capté à ma vie. Mais vaut mieux qu'il ne sache pas, il pourrait encore s'enfuir.
J'ai trente idées de cadeaux à la minute, pour lui, pour ouam. Trop facile.
Y'a du verglas partout, plein de voitures dans le fossé, Sophie en pompier qui faisait la circulation,
y'avait des bris de vitre plein la route, elle m'a vu, elle a tourné la tête, m'a fait signe de ralentir.
J'aurais pu descendre de la voiture rien que pour la gifler. Je lui pardonne pas de faire pareil à ma mère.
Ma mère, on a fait les bourges, on a crâmé la carte bleue, mon pauvre papa ruiné, c'était si bon,
faire les boutiques, essayer, faire les pouffes, recommencer, craquer, acheter.
Elle m'a pas trop soûlé; c'est sympa de voir notre relation évoluer. Je ne veux jamais revivre avec elle.
On a mangé au restaurant, toutes les deux, pendant que mon frère rebellait avec mon père.
Je suis devenue une vraie pouffe, obsedée par ma frange, que j'aimerai bien zapper, ma tenue.
Je me fais des masques pour réparer mes cheveux, je me languis d'aller chez le coiffeur.
C'est grave docteur? Heureusement, je ne mets toujours pas de fond de teint.
"Noooon, ne me touche pas, ne me décoiffe pas, maaaa frange!!"
Et puis Py passait du temps à travailler avec moi les départs, les virages, la brasse-apnée.
J'aime me sentir libre dans l'eau et il est plus libre que moi. Mais plus technique.
Je veux pas faire comme tous les apnéistes, même si y'a des règles à suivre.
J'ai surmonté ma honte et ma dignité moisie, je lui ai montré comment j'étais nulle, j'ai persévéré.
Je roule dans l'eau et dans tous les sens, je plonge, je fais des saltos, des carpés, je crie de rire.
Je veux pas me fondre dans la masse. On dirait deux cons, à jouer et à faire les poissons.
A se faire des apnées, les gens nous regardent, on les emmerde, on va au toboggan des petits.
On est bizarres, si différents et si complices. Je nous aime bien à la piscine. Je saignais du nez.
Il me dit que je pourrais être vraiment forte, faire des compèt. Un jour, je pourrais venir m'entraîner.
Pour la première fois de sa vie, il m'a proposé de passer du temps chez lui en dehors des week end.
J'imagine déjà le bordel, la volière dans la Twingo, mon armoire en boule dans un sac. Moké.
Il veut qu'on aille courrir ensemble, au bord de la mer à deux, presque main dans la main.
C'est bien déjà si j'arrive à pas m'écrouler comme une truie au bout de cinquante mètres.
Abidjan, ça pourrait se préciser en janvier. Je pense que mon frère sera le plus choqué.
Je devrai mieux m'organiser, on roulera pas sur l'or, mais on pourra gérer un budget, un vrai.
Et si je dois garder la maison, quitter Rougiers, aucune araignée n'y survivra.
Couette non plus, d'ailleurs, mais je n'aurai sûrement pas le choix que de la forcer à emménager ailleurs.
Je sais pas si mon coeur mourra en même temps que j'abandonnerai cet espoir naïf au fond de moi.
Plus je me pense amère et déçue, plus j'ai foi en une autre sorte d'avenir.
Et je me fracasse, et je repars à zéro, et je recommence. Chaque jour.
Je sais pas si ça fait de moi une adulte.
Ah oui, au fait, je sais pas ce qu'il m'a pris, j'ai fait copain-copine avec la Lapine.
Et puis j'ai pas eu d'herpès depuis le mois d'août. Ca m'pend au nez, et j'peux rien y faire.
Après Titia Gémeaux-Schizo, voici Titia la médium. J'ai un bouton de fièvre.
J'ai gardé des petites filles bien élevées, sages, vives, nourries au bio, polies, éveillées.
C'était bon. J'avais honte de ponctuer chaque phrase par un gros mot.
"Hier, putain, j'ai bien mangé,
enculééééé."
Elles écoutent du rock, elles sont petites, elles me serraient dans leurs bras. Elle veulent Couette.
Les parents sont ravis, moi aussi.
Je me sens vieille à côté d'elles, elles me parlent des Pet Shop, d'Hannah Montana,
de Miley Cyrus, la petite a un MacBook et deux DS. Moi je monte mes Power Point.
Elles habitent juste en face de chez Blub, j'aurais dû cracher en passant devant la maison.
Je me suis enfin mise à bosser, mes cours, mes examens, mes oraux.
Je fus submergée de travail, du moins, en un temps reccord, des séminaires gobés et recrachés.
Je me suis enfin immergée dans le monde d'E. Le langage managérial.
Et je suis pas si mauvaise. J'étais contente de moi de placer le celebrity management en exposé.
J'ai courru, avec François, pour la première fois de ma vie. -3 degrès, ça fait très mal.
En m'arrêtant, j'ai mi une demi heure à dégager mes poumons oppressés et sifflants.
J'ai failli arrêter de fumer, puis j'ai bu du chocolat chaud, je suis rentrée, rêvant d'un Macdo,
une douche d'un quart d'heure, deux tapes à la porte, Py, en face de moi,
pour la première fois de "notre" vie, je suis restée interdite, les cheveux dégoulinants,
à me demander à qui était ce visage que je connaissais si bien.
"Putain, t'as presque failli me sauter au cou.. Bon, on va à MacDo?"
J'aurais pu chialer tellement j'ai kiffé. Je hais Crapouillou, cette détestable peluche obsedée.
J'aime ses bras, il va venir au cinéma avec ma famille, c'est important.
Demain je récupère ma bague, son hélicoptère. On est invités chez Gros, comme avant.
Le ciel s'est subitement couvert; au premier flocon, je dégage.
Ce soir, je vais aligner les strike et les zéros au bowling avec mes copains.